La voie de la libération

3.4. Le vajrayâna, voie de la transmutation

«Le vajrayâna est la voie des méthodes multiples
Et de l’absence de difficultés,
Pour les personnes aux vives facultés
Dotées d’une grande intelligence.
Tous faits et gestes y concourent
Au double développement,
Et il n’y a plus la moindre chose qui ne soit utile.»
Patrul Rinpoché,Le Chemin de la grande perfection.

3.4.3. La transmission et l’influence spirituelle


La continuité de la lignée

Le vajrayâna se transmet depuis le bouddha Vajradhâra par le canal d’une lignée ininterrompue de maître à disciple. Cette lignée véhicule la lettre et l’esprit des enseignements avec une inspiration, une influence spirituelle transmise par les habilitations ou initiations – « abhisheka » en sanscrit –, les autorisations scriptu­raires et les instructions 1.

Un exemple facilite la compréhension de cette notion de transmission, de lignée, et la raison pour laquelle elle doit être ininterrompue : dans cette pièce, des ampoules donnent de la lumière, l’électricité vient d’une centrale qui la transmet jusqu’ici par l’intermédiaire d’un fil. La centrale électrique pourrait être comparée à l’état de bouddha, le fil qui véhicule l’électricité à la lignée de transmission, et le courant électrique à l’influence spirituelle dont l’énergie éclaire notre pratique et apporte la lumière à notre esprit. Si le fil est coupé, le courant ne passe plus et l’ampoule ne peut pas éclairer.

Les ancêtres Marpa Kagyü et Karma Kagyü
(Voir la liste des illustrations pour une présentation des thangkas.)

Nous sommes extrêmement privilégiés car la tradition du vajrayâna est restée complètement vivante : toutes ses instructions sont parvenues jusqu’à nous, aujourd’hui, sans avoir été endommagées ou diminuées. Depuis le bouddha Vajradhâra jusqu’à nos jours, une lignée ininterrompue de personnes réalisées les a transmises, et leur influence spirituelle nous est encore directement accessible par l’intermédiaire de leurs initiations et autres transmissions.

Cette influence spirituelle, l’inspiration, n’est pas quelque chose de matériel ; elle n’a ni forme, ni couleur, ni aspect, ni quoi que ce soit de saisissable au sens ordinaire ; elle opère au travers de ce que l’on appelle les « tendrel », c’est-à-dire les « interconnexions » ou les « coïncidences ».

L’approche du vajrayâna et de Mahâmudrâ accorde une importance particulière à cette influence spirituelle. L’inspiration du lama et de la lignée y est le contexte et l’élément actif permettant de reconnaître la nature de l’esprit beaucoup plus rapidement que dans les autres voies. Une parole très connue d’un ancien maître Kagyüpa dit :

«Si le soleil de la confiance et de la dévotion du disciple
  ne frappe pas la montagne neigeuse de l’influence spirituelle du lama,
il ne s’en écoulera pas les flots d’inspiration qui purifient les impuretés.»

Une grande confiance en notre lama et une profonde dévotion 2  permettent de recevoir son influence spirituelle et, au moyen de celle-ci, de purifier rapidement les tendances négatives et de développer celles qui sont positives.


Le rôle du lama source ou lama racine

Le lama que nous choisissons pour être notre guide personnel, et avec qui nous établissons une relation essentielle s’appelle notre lama « source ». 

N’importe quel lama qualifié, celui que nous connaissons dans un centre du dharma ou un autre, peut être notre « lama source » si nous avons avec lui une affinité et une connexion avec le vajrayâna par une initiation.

Au niveau essentiel, le lama source est celui qui nous fait reconnaître la véritable nature de notre esprit, il est la source de l’influence spirituelle qui nous introduit à Mahâmudrâ, la nature ultime de l’esprit ; il est celui qui nous fait reconnaître notre propre esprit 3  comme étant dharmakâya. Il nous donne directement l’enseignement adapté, que nous examinons et pratiquons ; puis nous lui rapportons nos expé­riences et il nous guide plus avant. Reconnaître la nature de l’esprit est délicat : si celui-ci avait une forme ou une couleur, le lama pourrait nous le montrer et nous dire : « Voici, regardez » ; mais ce n’est pas le cas, et il ne peut nous donner que des indications susceptibles de guider notre recherche personnelle dans la méditation. Aussi lui rapportons-nous régulièrement nos expériences ; il nous aide à les comprendre et nous donne de nouvelles indications pour que nous poursuivions la recherche dans la bonne direction, cela jusqu’à ce que nous arrivions à une expérience indubitable et à la réalisation véritable.

Certains critères peuvent aider le disciple dans le choix de son lama source. Ce lama doit tout d’abord avoir un rattachement traditionnel authentique, garantissant la régularité de la transmission ; sa compréhension du dharma doit être profonde et sa réalisation effective ; ses paroles et ses actes doivent être en conformité ; il doit être désintéressé, c’est-à-dire ne pas être motivé par un intérêt matériel ou une satisfaction personnelle. Sa motivation pour aider des disciples et tous les vivants doit être sincère, reposant sur bodhi­citta, une compassion et un amour profonds. Il faut encore que lama et disciple puissent bien communiquer, en toute confiance. Celui qui a ces qualités et compétences peut être notre lama ­source. Si avec confiance, nous nous en remettons sincèrement à lui comme disciple, il deviendra le transmetteur de la lignée de tous les bouddhas et la source de leur influence spirituelle. 

Le disciple, de son côté, doit avoir grande confiance et beaucoup d’énergie pour mettre les enseignements du lama pleinement en pratique.
Les bienfaits découlant de cette relation dépendent fondamentalement de deux éléments qui sont, d’une part, la réalisation, la compassion et l’amour du lama pour ses disciples, ses étudiants et tous ceux qui l’entourent, et, d’autre part, la confiance que les disciples ont en lui. Suivant une image t­raditionnelle, la compassion du lama est comme un crochet et la confiance du disciple, comme un anneau ; la rencontre de l’anneau et du crochet illustre la très forte connexion qui libère du samsâra.

De nombreux lamas ont des qualités sublimes, mais quand bien même ne les auraient-ils pas, si leur rattachement, leur motivation et leur intention d’aider les êtres sont justes, la relation avec eux peut être bénéfique et nous conduire vers l’éveil.

Dans tous les cas, si nous avons établi avec un lama une relation au niveau du vajrayâna, ayant reçu de lui une initiation, il est fondamental que notre relation soit positive ; quel que soit le comportement de ce lama, il est important de garder « la vision sacrée ». Quoi qu’il fasse, il nous faut considérer ses actions comme d’adroits moyens de nous aider. Si nous savons développer une telle attitude, elle pourra nous ouvrir à une authentique influence spirituelle et nous faire progresser vers l’éveil. Il est possible de recevoir une aide véritable même de quelqu’un qui n’est pas parfaitement pur. Même si le lama n’est pas lui-même complètement éveillé, il peut donner des conseils et aider. Pour prendre un exemple, lorsque quelqu’un connaît une région, il peut nous indiquer la route même s’il n’a pas de grandes qualités ou si c’est une mauvaise personne. On ne peut pas toujours, d’après ses actions, juger qui est un grand lama ou un grand accompli, et qui n’a que la prétention de l’être. À un certain stade, les grands accomplis agissent souvent d’une manière étrange, voire extravagante, comme par exemple en buvant beaucoup de vin, ou en ayant plusieurs femmes, etc. Néanmoins, quelqu’un qui prétendrait indûment être un accompli se retrouverait dans un état infernal ou deviendrait quelque animal monstrueux. En ce qui concerne le disciple, il peut être aidé par n’importe quel lama authentique en qui il a confiance.


Nâropa rencontre Tilopa

Le grand pandit Nâropa était le maître le plus renommé de la grande université indienne de Vikramashîla. Un jour, alors qu’il étudiait un traité savant, une émanation de son bouddha de méditation, le yidam Vajrayoginî, lui apparut sous la forme d’une vieille femme hideuse.
« Comprends-tu ce que tu lis ? demanda-t-elle.
– Oui, certainement, répondit-il.
– En comprends-tu les mots ou le sens ?
– Les mots », dit-il.
La vieille femme, ravie, se mit à rire et à danser. Pensant qu’elle serait encore plus contente, il ajouta :
« J’en comprends aussi le sens. »
La vieille femme se montra alors très irritée et se mit à pleurer. Nâropa lui demanda :
« Pourquoi donc êtes-vous contente si je vous dis comprendre les mots, et triste si je vous dis comprendre aussi le sens ? »
Elle répondit :
« Tu es un grand érudit, et j’ai été contente que tu me dises la vérité, affirmant que tu comprends les mots ; mais que tu me dises comprendre un sens là où tu n’entends rien m’a irritée. »

Conscient de ses lacunes, il lui demanda comment faire pour réaliser le sens essentiel, et elle lui conseilla de s’en remettre à un certain Tilopa, un grand accompli habitant vers l’est, qui deviendrait son lama et pourrait l’instruire. Puis elle s’évanouit en un arc-en-ciel. Nâropa quitta alors l’université et partit à la recherche de Tilopa.

Il alla longtemps vers l’est, mais personne ne connaissait Tilopa le grand accompli.
Après qu’il eut beaucoup cherché, quelqu’un lui dit :
« Dans la région, il n’y a pas de « Tilopa grand accompli », mais nous connaissons bien un mendiant du nom de Tilopa. »
Nâropa se dit que les grands accomplis avaient parfois une apparence non conventionnelle, et que c’était peut-être bien lui. 

Il alla donc le trouver et rencontra un homme qui faisait griller des poissons sur un feu, et les avalait en claquant les doigts. Nâropa, choqué, pensa que ce ne pouvait être vraiment Tilopa ; il fit même des remontrances, expliquant combien il était nuisible de prendre ainsi la vie de ces poissons. Tilopa répondit :
« Alors, je ferais mieux de m’arrêter. »
Il claqua des doigts : les arêtes redevinrent poissons qui sautèrent dans le fleuve. Nâropa se prosterna alors, et lui demanda de le prendre comme disciple.
« Je ne suis qu’un mendiant ! » répondit Tilopa.

Après que Nâropa eut beaucoup insisté, Tilopa consentit à lui donner quelques instructions, mais il n’énonça que quatre vers, et disparut. Ce fut le début de l’apprentissage de Nâropa. Il découvrit d’ailleurs plus tard que Tilopa ne tuait pas les poissons poussé par la faim ou quelque autre mobile individuel, mais qu’en les mangeant il avait le pouvoir de les libérer de leur karma négatif et d’envoyer leur esprit dans le champ pur des bouddhas.

Nâropa dut passer auprès de Tilopa de nombreuses épreuves, principalement celles qui sont connues comme ses douze épreuves majeures. Nâropa le suivait partout, mais pendant longtemps Tilopa ne lui donna aucun enseignement.
Un jour qu’ils se trouvaient tous les deux au sommet d’une haute tour, Tilopa dit :
« Si j’avais un disciple, il sauterait dans le vide, du haut de cette tour. »
Comme ils étaient seuls, Nâropa se sentit concerné, aussi sauta-t-il sans hésiter et s’écrasa-t-il au sol. Tilopa descendit par l’escalier :
« Qu’est-ce qui ne va pas ? », lui demanda-t-il.
Nâropa exprima sa douleur, mais Tilopa l’exhorta à regarder son esprit, le guérit et lui donna un enseignement.

Une autre fois, comme ils étaient près d’un immense feu, Tilopa dit :
« Pour obéir aux ordres de son maître, il faut savoir sauter dans le feu. »
Dans le même état d’esprit que précédemment, Nâropa sauta et se brûla et Tilopa, de nouveau :
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
Il l’exhorta encore à regarder son esprit, le guérit et lui transmit un autre enseignement.

En une autre circonstance, ils virent passer la procession d’un mariage. Tilopa, grandement impressionné par la beauté de la mariée, exprima son souhait de l’avoir pour partenaire et envoya Nâropa l’enlever. Dans sa tentative, il fut battu à mort par tous les invités en furie, et quand finalement il réussit à rejoindre Tilopa, il fut réprimandé pour s’être absenté si longtemps.

Une autre fois, Tilopa l’envoya mendier de la nourriture, ce qu’il fit. Fort satisfait, Tilopa le renvoya en chercher d’autre ; mais le groupe de personnes auquel il s’était adressé ne voulut plus lui en donner. Aussi, ayant vu son maître tellement content de ce qu’il avait rapporté, il en vola un peu mais, découvert, il fut roué de coups et laissé presque mort. Tilopa vint de nouveau, lui demanda ce qui n’allait pas, l’exhorta toujours à contempler son esprit, et une nouvelle fois le guérit. 

Un autre épisode se déroula quand ils durent traverser un cours d’eau plein de sangsues. Tilopa demanda à Nâropa de faire un pont avec son corps pour qu’il ne se mouille pas, mais il était si lourd que Nâropa trébucha et que Tilopa fut éclaboussé.
« Tu as voulu me faire tomber !» s’écria-t-il.
Il le battit copieusement et Nâropa fut en outre complètement saigné par les sangsues…

Nâropa subit ainsi douze épreuves majeures et douze mineures. Après celles-ci, Tilopa lui demanda un jour d’aller chercher de l’eau. Quand Nâropa revint, il le prit par la nuque, ramassa une de ses sandales, et lui en assena un grand coup sur le front. Nâropa s’évanouit ; quand il reprit connaissance, il était arrivé à la parfaite réalisation de Mahâmudrâ.

Toutes les épreuves de Nâropa n’étaient pas des activités convention­nelles du dharma, mais, en suivant les instructions de son maître, il élimina les voiles de son esprit, reçut son influence spirituelle, et arriva ainsi à l’ultime réalisation.

Dans la relation au lama, il est important de surveiller et d’examiner notre propre esprit car, aussi longtemps qu’il n’est pas discipliné, il a tendance à voir continuellement la faute chez l’autre. Dans la relation au lama, il faut considérer ce que nous verrions de mauvais chez lui comme étant notre projection, notre propre négativité. Étant des êtres ordinaires, animés par de nombreuses passions, nous avons tendance à toujours percevoir les fautes chez les autres. Si nous avons de la saleté sur notre visage en regardant dans un miroir, nous verrons notre propre noirceur. Quand nous sommes en relation avec le lama, nous percevons souvent en lui des défauts mais, si nous savons examiner notre esprit, nous voyons que ces défauts sont l’expression de notre propre négativité. Si nous ne pouvons pas le faire, il est juste que nous acceptions tout simplement la situation en pensant : « Ce qu’il fait est son problème, quant à moi, puissé-je dans notre relation bien pratiquer et bien comprendre le dharma. » Pourtant, même s’il y a une difficulté insurmontable, en aucun cas il n’est juste d’adopter une attitude négative et de rejet. En dernier recours, il convient d’abandonner la relation, de la laisser dans l’indifférence, sans attitude conflictuelle.


La mésaventure de Bonne-Étoile

Le moine Bonne-Étoile avait servi le bouddha Shâkyamuni pendant vingt-quatre ans. Il connaissait ses enseignements par cœur, mais voyait une supercherie dans toutes ses activités. Il dit un jour au bouddha Shâkyamuni :
« Voici vingt-quatre ans que je suis votre serviteur, je ne vois pas en vous la moindre qualité. Mise à part cette aura qui entoure votre corps, en tout point vous m’êtes semblable ; désormais je ne vous servirai plus. »

Ânanda, qui devint le nouveau serviteur du bouddha Shâkyamuni, lui demanda ce qui allait arriver à Bonne-Étoile.
« Il mourra dans une semaine et renaîtra comme esprit avide », lui dit le bouddha Shâkyamuni.

Ânanda prévint Bonne-Étoile qui se dit : « C’est encore une de ses supercheries, mais sait-on jamais…, il lui arrive de dire juste » ; pendant une semaine il se tint sur ses gardes et jeûna. Le soir du septième jour, affamé et assoiffé, il mangea, but, mourut intoxiqué, et renaquit effectivement comme esprit avide.

Il y a une parole célèbre d’un précédent Karmapa, le grand ­maître de la lignée Kagyü, qui dit : 

De ceux qui m’ont vu, nul n’ira dans les existences inférieures,
mais de ceux qui vivent avec moi, nul n’ira dans les existences supérieures.

Pourquoi ? Parce que ceux qui rencontrent le Karmapa avec confiance, profonde aspiration et un état d’esprit positif, éta­blissent ainsi une relation spirituelle qui les libère, tandis que ceux qui vivent avec lui dans les aléas quotidiens ont tendance à adopter à son égard des vues et attitudes négatives qui sont source d’un karma extrêmement mauvais. On peut comparer le lama à un feu dont la présence et l’influence spirituelle réchauffent et éclairent. Si l’on est trop loin du feu, on n’en reçoit ni lumière ni chaleur ; par contre, trop près de celui-ci, il y a danger de se brûler. 

L’essentiel est, de par la relation établie avec le lama, de bien comprendre le sens de l’enseignement et de l’appliquer vraiment. Il ne faut pas s’inquiéter des doutes et des hésitations que nous pouvons avoir : notre esprit étant dans la confusion, nous avons nécessairement des doutes concernant ce qui est vrai, faux, réel, irréel, juste, erroné, etc. Par contre, il est important que nous acceptions nos doutes et nos hésitations et que nous travaillions avec eux dans la relation au lama, les lui exprimant honnêtement et cherchant, dans ses réponses, le moyen de les clarifier, de les dissiper. C’est par une relation juste au lama que nous nous ouvrons progressivement à une attitude de dévotion authentique, c’est-à-dire de confiance et d’aspiration permettant la transmission de l’influence spirituelle qui conduit à la réalisation.

1 Les termes tibétains pour « initiation », « autorisation scripturaire » et « instructions » sont respectivement : « wang », « lung » et « tri ».
2 « Dévotion » : voir infra Le yoga du lama ou guru-yoga.
3 Voir infra Ngotrö, la présentation de la nature de l’esprit.

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