La voie de la libération

3.4. Le vajrayâna, voie de la transmutation

«Ne vous précipitez pas vers la méditation de Mahâmudrâ ;
Cultivez d’abord (dans les ngöndros) le terrain propice
À la naissance de qualités positives.»
Jamgön Kongtrül Lodrö Tayé,Le Flambeau de la certitude.

3.4.7. Les Ngöndro

Les ngöndros sont les préparations spéciales aux pratiques du vajra­yâna en général, et de Mahâmudrâ ou de Dzogchen en particulier. Supposons que l’éveil soit l’Amérique et que nous soyons en Inde – ou inversement si vous préférez ; la pratique de Mahâmudrâ ou de Dzogchen est l’avion permettant de nous y rendre.

Nous aspirons à faire le voyage, mais il nous faut encore de l’argent pour acheter le billet d’avion. Pour prendre cet avion de Mahâmudrâ ou de Dzogchen, il faut avoir suffisamment pratiqué les bienfaits et l’intelligence immédiate, c’est l’objectif des « ngöndros », ou préliminaires spéciaux à la transmission de Mahâmudrâ et de Dzogchen. 

Sans avoir fait au moins un ngöndro, il n’est pas possible d’utiliser correctement ces moyens extraordinaires que sont Mahâmudrâ ou Dzogchen. Ceux qui peuvent profiter de leur transmission sans avoir fait au moins un ngöndro sont extrêmement rares.

Ces préliminaires préparent le terrain de notre esprit : lorsque le sol est bien préparé, que l’on a enlevé les cailloux et les mauvaises herbes, puis fertilisé la terre, les graines semées poussent sans difficulté. De façon similaire, les ngöndros préparent à recevoir la transmission, en dissipant les voiles et en faisant pratiquer le double développement de bienfaits et d’intelligence immédiate. Recevoir la transmission de Mahâmudrâ ou de Dzogchen sans être bien prêt expose aux dangers de ne pas comprendre vraiment l’enseignement, et de renaître dans l’une des sphères célestes sans forme, ou pire : sous une forme animale stupide.

Aborder un tel enseignement sans la préparation nécessaire et sans la connexion suffisante empêche, par manque de préparation, une pratique réelle et profonde ; faute de succès, le risque est alors de penser que les enseignements n’ont pas de pouvoir, ou que le lama n’a pas d’influence spirituelle, et de faire naître des conceptions erronées très graves. Il est donc essentiel d’aborder ces enseignements avec la maturité et la préparation nécessaires. 

En quelque sorte, les ngöndros construisent la route sur laquelle il est ensuite possible de voyager. Pour rouler en voiture, il faut d’abord une route ! Qui plus est, c’est une bonne chaussée dépierrée qui permet d’avancer rapidement et sans rencontrer d’ob­stacles, alors que sur une route qui n’est pas nivelée, même une bonne voiture ne peut aller loin. Préparer ainsi la voie est la fonction des ngöndros.

Ils sont quatre ou cinq, suivant la façon dont on les compte, et le nom qui leur est souvent donné est les « cent mille », car chacun d’eux consiste en cent mille répétitions d’une pratique. Ce sont :
– la pratique spéciale du refuge associée à celle des prosternations ;
– la purification de Vajrasattva accompagnée de la récitation du mantra à cent syllabes ;
– la pratique des développements avec l’offrande des mandalas ;
– et finalement le yoga du lama associé à une prière 1.


Le refuge et les prosternations 2

C’est une pratique spéciale du refuge 3 qui permet d’établir une très forte connexion avec l’éveil et la lignée. Pour qu’elle s’instaure efficacement, deux éléments sont nécessaires : d’une part, notre confiance et notre aspiration, que nous avons déjà comparées à un anneau et, d’autre part, l’influence spirituelle et la compassion des bouddhas, semblables à un crochet. Le crochet est toujours là, mais pour qu’il nous accroche et qu’il ait de l’emprise sur nous, encore faut-il l’anneau de notre confiance. Cette confiance nous relie profondément aux refuges et permet d’écarter les obstacles tout en regroupant les facteurs favorables. C’est pourquoi, parmi les ­quatre préliminaires, cette pratique spéciale du refuge est le premier.

En présence du domaine de refuge que nous nous représentons devant nous, nous-mêmes et tous les vivants entrons en refuge en les Trois joyaux et les Trois sources. Les Trois joyaux sont le « refuge extérieur », les Trois sources sont le « refuge intérieur », les six réunis en la personne du lama constituent le « refuge secret » ; l’éveil des Trois corps du bouddha, le « refuge d’ainsité » ou « refuge absolu » 4. Prendre ainsi refuge est une pratique très puissante qui se fait avec tout notre être : corps, parole et esprit. Avec l’esprit, nous imaginons la présence du domaine de refuge, et générons une profonde confiance et aspiration ; avec la parole nous récitons la formule du refuge et avec le corps nous faisons les prosternations 5


La purification de Vajrasattva

Bien que nous n’en soyons pas conscients, nous avons depuis des temps sans commencement accumulé dans le courant de notre esprit une quantité inimaginable de karma négatif et de voiles. Il en est complètement imprégné et, sans les dissiper ou les purifier, il n’est pas possible de progresser vers l’éveil. Notre esprit pourrait être comparé à un linge sale qui, pour recevoir une teinture (la transmission), a d’abord besoin d’un nettoyage. Un linge sale ne peut recevoir aucune teinture, alors qu’un linge blanc bien propre peut prendre n’importe quelle couleur.

La pratique de Vajrasattva, faite avec une grande sincérité et sans distraction, opère cette purification, ce nettoyage. Vajrasattva est un aspect du bouddha qui exprime la pureté fondamentale de l’éveil et met en œuvre son pouvoir de purification ; aussi, une grande influence spirituelle est-elle liée à sa pratique. Quand nous avons un vêtement sale que nous souhaitons laver, il faut utiliser de l’eau, du savon et nos mains pour frotter. De façon similaire, pour opérer la purification grâce à cette pratique, il faut la combinaison de plusieurs éléments qui sont : l’influence spirituelle de Vajrasattva, le pouvoir de son mantra et les qualités de notre pratique.  

Cette approche pourrait sembler similaire à l’idée chrétienne de laver les péchés, mais la différence est que les chrétiens pensent que vêtement et eau viennent de Dieu qui les a créés, alors que le dharma ne considère pas Vajrasattva de cette manière.

Notre esprit est par essence vide : il n’a ni forme ni couleur ni quelque caractéristique que ce soit ; et les empreintes négatives, les pensées et les émotions qui sont dans l’esprit, sont également vides, invisibles, sans forme ni couleur ; pourtant elles sont là et ont la capacité de nous nuire. Elles existent en tant que multiples facteurs interdépendants qui illusionnent notre esprit. Pour les purifier, la pratique de Vajrasattva utilise d’autres facteurs interdépendants qui sont les aspects de la méditation que nous venons de mentionner. 

Dans la pratique, la purification s’opère au moyen de quatre ­forces : celle du regret des actes négatifs antérieurs, celle du support constitué par les différents engagements que l’on a pris, celle de l’anti­dote consistant en les représentations et récitations de la méditation proprement dite, et celle de la résolution de ne pas réitérer les actions négatives. Ensemble, elles permettent une purification complète, quels que soient les actes négatifs que l’on a pu commettre.

En Occident, beaucoup de personnes admettent que la méditation est une bonne chose, mais la récitation d’un mantra semble souvent curieuse. Si l’esprit est bien le plus important, il n’y a pas que celui-ci, car nous sommes globalement constitués d’un corps, d’une parole et d’un esprit et il est important de mettre en œuvre tous ces constituants : méditer avec l’esprit, réciter avec la parole le mantra, et garder la posture adéquate avec le corps. La récitation, sans distraction, du mantra est importante car elle a un pouvoir particulier sur l’esprit. En fait, le mantra est son-vide, « tendrel » 6, facteurs interdépendants, co-émergences.

Par ailleurs, les voiles et les empreintes négatives qui sont à purifier sont aussi tendrel, ils sont vides ; c’est pourquoi leur purification est possible. L’interaction des deux registres de tendrel, du mantra et des empreintes négatives dissout celles-ci et opère la purification. C’est ainsi que la pratique peut avoir un effet puri­ficateur réel. Comprendre vraiment tendrel et vacuité, c’est être près de l’éveil ; et c’est en ne les comprenant pas que nous errons dans le samsâra. En tout cas, le plus important est que l’esprit soit vraiment présent dans la récitation.


L'offrande des mandalas

Après la purification de Vajrasattva qui défait les éléments négatifs, il est important de développer les éléments positifs, c’est-à-dire de pratiquer le double développement de bienfaits et d’intelligence immédiate. Telle est la fonction de la troisième pratique préliminaire : l’offrande des mandalas.

Dans cette pratique, nous faisons offrande aux Trois joyaux et aux Trois sources. Ils sont des aspects de l’intelligence primordiale, absolument libres de tout attachement à ce que nous pouvons leur offrir, mais nous leur dédions pourtant tous les biens et toutes les richesses de l’univers. Pourquoi ? Parce qu’étant profondément assujettis à la saisie d’un je et pensant en termes de moi, nous avons le sentiment d’exister individuellement et, à partir de cette saisie égoïste, nous nous attribuons différentes choses et pensons « mes biens, mes richesses, ma maison, ma famille, mes amis, mon corps, etc. » Pour relâcher ces saisies et ces attachements de l’ego aux choses comme étant nôtres, nous les offrons aux domaines du refuge et pratiquons la générosité 7 vis-à-vis des êtres ordinaires ; la pratique du mandala comprend les deux. L’offrande des mandalas est un don complet en lequel nous adressons aux Trois joyaux tout ce que nous avons, tout notre monde, tout ce qu’il y a de beau dans l’univers, tout ce que nous pouvons concevoir de joli et d’agréable ; cela sous la forme du mandala de l’univers. 

« Mandala » est un terme sanscrit qui se dit en tibétain « kyil­khor », « kyil » signifie « centre » et « khor » signifie « périphérie ». Un « mandala » est donc une structure constituée d’un centre et d’une circonférence. Dans le cas du mandala de l’univers, le centre est la montagne axiale, à la périphérie de laquelle se trouvent les différents continents, avec en dessus et en dessous les plans d’existence supra et infra humains. C’est là une représentation très profonde, qui ne comprend pas seulement l’univers visible mais inclut tous les plans d’existences, c’est l’univers dans sa totalité. Nous offrons ce mandala universel en nombre infiniment grand, imaginant finalement autant de mandalas de l’univers qu’il y a d’atomes dans notre monde, et nous les dédions tous à l’éveil. 

Les bienfaits de la pratique sont à la mesure de l’ampleur de notre offrande, et nous formulons le souhait que par cette immense offrande tous les vivants atteignent l’éveil ; il y a ainsi dans la pratique du mandala une dimension de bodhicitta très vaste. Par le développement de bienfaits qu’engendre cette offrande illimitée, nous approchons celui d’intelligence immédiate.


Le yoga du lama ou guru-yoga

Le yoga du lama est, suivant le sens du mot « yoga », la « pratique d’union au lama ». C’est le dernier des quatre ngöndros et aussi le plus important, car c’est par lui que nous recevons plus particulièrement l’influence spirituelle du lama, de la lignée et de l’éveil.


Cette influence spirituelle est l’élément par lequel la transmission et la transformation opèrent profondément 
8. Elle pourrait être comparée au soleil, et notre esprit à une fleur qui pousse et s’épanouit naturellement sous ses rayons.
Le yoga du lama développe la « dévotion » – « mögü » en tibétain – ce qui signifie littéralement « respect et aspiration » ou « admiration ».


Dans cette pratique, le lama est l’aspect principal du refuge, il les regroupe tous en sa personne qui inclut les Trois joyaux : l’esprit du lama est bouddha, sa parole est dharma, son corps est sangha. Il incorpore aussi les Trois sources : l’esprit du lama est yidam, sa parole est dharmapâla, et son corps est lama. Le lama est ainsi l’union de tous les refuges et il est considéré comme le bouddha Vajradhâra lui-même, la personnification du corps absolu, le dharmakâya, et c’est ainsi qu’il devient possible de s’ouvrir à son influence spirituelle.
Il est dit que :

     Considérer le lama comme bouddha
     Transmet l’influence spirituelle du bouddha ;
     Considérer le lama comme bodhisattva
     Transmet l’influence d’un bodhisattva ;
     Considérer le lama comme bon ami spirituel
     Transmet une influence spirituelle correspondante ;
     Considérer le lama comme être ordinaire
     Ne transmet aucune influence spirituelle.


En méditant ainsi, nous lui adressons une prière intense et sincère ; c’est par notre dévotion que nous pouvons recevoir son influence spirituelle 
9. Une image traditionnelle compare le lama à une loupe focalisant les rayons du soleil qu’est l’influence spirituelle de tous les bouddhas. Cette focalisation amène une intensité telle, qu’elle peut alors enflammer l’amadou des voiles de notre esprit.

C’est en ayant une confiance complète en leur lama que tous les grands maîtres de la lignée, tels que Nâropa, Marpa, Milarepa et les autres, furent capables d’atteindre l’éveil de leur vivant.

1 Lorsqu’on considère cinq « cent mille », c’est généralement en comptant séparément les récitations de la formule du refuge et les prosternations.
2 Nous n’avons pas publié la description du déroulement de chaque pratique des ngöndros, car leur étude nécessite une transmission particulière et leurs descriptions peuvent se trouver dans des ouvrages déjà existants (voir bibliographie).
3 Voir aussi supra Le refuge et les Trois joyaux.
4 Voir aussi supra Les refuges extérieur, intérieur et absolu.
5 La prosternation est le geste symbolique du refuge, elle exprime l’abandon de l’individualité égotique et, dans celle-ci, l’ouverture aux qualités éveillées des Trois joyaux et des Trois sources.
6 Voir supra Karma, interdépendance et vacuité.
7 Voir supra Le don, la générosité.
8 Voir aussi supra La transmission et l’influence spirituelle.
9 Voir aussi Les préliminaires à une session.

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